Les prussiens à Lisieux en 1815

Mon aïeule Marie Anne Heleine Rose Oriot est née à Blangy-le-Château le 8 septembre 1796 dans un petit bourg situé à 14 kilomètres de Lisieux.

En 1815 elle avait 19 ans et son futur époux Louis Auguste PESTEL en avait 17.

Que nous diraient-ils ?

Ils pourraient nous raconter les exactions, les tourments, les humiliations et les peines infligés à la population de leur village par l’arrivée des Prussiens et l’occupation de la région.

 

 

Le 1er Empire et ses victoires, Ulm, Austerlitz en 1805, ses défaites la Bérézina en 1812 et Waterloo en 1815, nous avons appris tout cela à l’école,  et après, pour les français que se passa-t-il en cette année 1815 dans nos campagnes ?

La France d’alors doit lutter pour ne pas tomber sous le joug étranger.

La paix est signée, la vie devrait reprendre son cours mais se souvient on de l’occupation de l’armée prussienne dans notre pays.

Après Waterloo, les alliés (Prussiens, Autrichiens, Russes) entraînant dans leur suite le roi Louis XVIII le replacèrent sur le trône de France.

Afin d’assurer la reprise se son pouvoir, ils décidèrent de stationner chez nous.

C’est en libératrice, en amie que l’armée prussienne, avec ses hordes est venue s’implanter chez nous durant le dernier semestre de 1815.

Et pourtant … ?

L’armée prussienne, sous le commandement du maréchal BLÜCHER, choisit les contrées les plus riches pour y restaurer ses hommes et remonter sa cavalerie.

La Normandie sera pendant des mois le grenier d’abondance de ce peuple oppresseur.

Les ordonnances royales promettaient de la part des Prussiens une occupation des plus douces. Mais, malgré les émissaires du roi, anciens émigrés accrédités auprès de l’ennemi, la terreur précéda de beaucoup l’arrivée de l’armée de Blücher dans nos régions.

Gebhard Leberecht von Blücher, prince de Wahlstatt, vainqueur de Napoléon à Waterloo

Ils arrivent

Le 26 juillet, le maire de Lisieux, Mr Nasse, apprend l’avance des premiers éléments prussiens vers Pont-Audemer, à 50 km de sa ville.

Le maire de Pont-Audemer confirme l’arrivée de 4 000 hommes de troupes prussiennes destinées à y rester.

Le préfet du Calvados Mr d’Hondetot  n’a pas averti ses administrés qu’il faut recevoir ces troupes alliées (troupes alliées était alors l’appellation officielle).

Mais ce n’est pas une fausse alerte et la ville de Pont-Audemer doit fournir quotidiennement à chaque Prussien :

  • 2 livres de pain.
  • 1 livre de viande.
  • 1 bouteille de bière.
  • 1 bouteille d’eau-de-vie pour 5 hommes.
  • 16 litres d’avoine par cheval.

Dans le département de l’Eure 20 000 hommes seront à loger, tous chez l’habitant, les officiers dans les châteaux ou manoirs de maîtres.

Bernay le maire Mr Beaulieu reçoit une avant-garde prussienne. Celle-ci lui annonce l’arrivée de 1500 prussiens et 800 chevaux. Tout ce monde à loger chez l’habitant qui pourvoira à la nourriture et au fourrage.

Il fait diriger tous les blessés français  vers Lisieux afin d’éviter tous conflits.

Le 2 août le maire de Lisieux est enfin informé par le sous-préfet, Mr Lecordier de Valencour.

Ordre du Préfet qui informe l’arrondissement de Lisieux du passage et du séjour des troupes prussiennes.

Il exige la formation d’approvisionnements pour leur subsistance.

Il écrit : «  Je compte sur votre zèle et votre activité pour que cette troupe n’ait aucune plainte à formuler »

Il ajoute que sur l’ordre de Mr Foss, intendant du corps d’armée prussien, il sera établi dans chaque chef-lieu d’arrondissement un magasin de fourrage par voie de réquisition.

La quantité qui doit être de suite versée au magasin de Lisieux s’élèvera à :

  • 180 quintaux de foin.
  • 180 quintaux de paille.
  • 750 hectolitres d’avoine.
Frédérick William III de Prusse , Francis Ier d’Autriche, Alexandre Ier de Russie
Ville de Lisieux exécuté conformément à la lettre de S. Excellence le Ministre de l'Intérieur du 2. 8bre 1815. Fait sous l'Administration de M. Joseph François de Bellemare, Chevalier de l'Ordre Royal et Militaire de St Louis, Maire de la Ville de Lisieux. An 1820. Par Després, géomètre

Ils sont bien là

Nos « Amis-Ennemis » ne devaient pas s’en tenir là.

Le 3 août le Sous-préfet adresse la lettre suivante au maire de Lisieux.

« Veuillez me faire connaître sans aucune perte de temps le nom des tailleurs, cordonniers, vanniers, peintres et ferblantiers existants dans votre ville. J’attends ces renseignements pour les transmettre d’urgence à Monsieur l’intendant prussien, qui va les réquisitionner pour la main-d’œuvre allemande en un point non encore désigné »

La venue de ces prussiens terrorise la ville. Sachant leurs femmes et en enfants en danger les hommes n’osent plus quitter leur maison

Le maire devant une telle situation, situation écrasante et nécessitant des fonds importants réunit son conseil et adresse le 3 août une lettre à ses administrés.

Il rappelle que les troupes de passage et de garnison seront logées et nourries par les habitants, lesquels leur fourniront également les fourrages. Il ajoute :

« Dans une circonstance aussi pressante, j’ai cru devoir convoquer le conseil municipal afin d’aviser aux moyens de former un magasin.

Il a été arrêté qu’il serait formé deux classes de citoyens, les plus aisés de cette ville.

La première fera une avance de 60fr et la seconde de 40fr»

Le général prussien GRABENSKY commandant de la place à Lisieux adresse la lettre suivante :

     « M. Formeville, 1er adjoint au maire,

     En prenant le commandement de cette place, je prends l’honorable fonction de protéger M. le Maire, la municipalité et en général tous les habitants. Etant instruit de l’absence de M. le Maire, je m’empresse de vous faire part de mon arrivée. Toutes mesures de police deviennent dès ce moment sous l’autorité et la direction du commandant de place. Tous les voyageurs doivent présenter leur passeport au bureau du commandant.

Personne ne peut sortir de la ville sans mon autorisation ; les aubergistes et habitants

seront rendus responsables de toute infraction.

     Ci-joint le tarif des denrées que doivent recevoir les militaires de passage ou de garnison (énumération donnée plus haut).

     L’habitant fournira sous peine d’exécution tout ce que nos soldats ont aussi le droit de lui demander.

     Je prie M. le 1er adjoint de suivre strictement ces instructions. »

     DE GRABENSKY,      Commandant de Place.

     « P. S. — J’habite chez M. Lerat, où j’aurai l’honneur de vous recevoir ».

Comment vivre avec cette soldatesque

  Si dans la ville de Lisieux rien de très regrettable ne semble s’être passé,  et cela peut-être grâce à l’autorité du Général Grabensky, il n’en est pas de même dans les environs.

 Les bruits les plus fâcheux arrivent de la région de

Falaise, St-Pierre-sur-Dives, Mézidon, Fumay, etc., etc., où la soldatesque prussienne s’est livrée aux plus honteux excès.

Tout est pillé, saccagé. Les femmes et les enfants mêmes sont outragés. Nombreux sont les paysans qui abandonnent tout, fermes, bestiaux et récoltes, pour se réfugier à CaenLisieux, ou tout autre endroit.

Mais le Roi est sans énergie devant ceux qu’il traite d’ailleurs en alliés. Son entourage, en outre composé d’anciens émigrés, n’ose s’insurger contre de semblables procédés et laisse les populations sous la schlague étrangère.

     L’aveuglement était tel à Paris que lors d’un gala donnée en l’honneur des empereurs de Russie et d’Autriche et du roi de Prusse, une salle entière composée de partisans du Roi, applaudir un chant remerciant ces autocrates d’avoir… délivré la France !

Que dire aussi, parmi les procédés de ces soudards, de l’ironie du colonel de lanciers, lequel ayant reçu l’ordre de partir, adresse en date du 26 août, la lettre suivante :

     « Monsieur le Maire,

     En partant de votre ville, je me rends l’honneur de vous dire mes adieux et vous préviens par la présente que je partirai demain matin 7 heures, dans l’arrondissement de Pont-l’Evêque, vers Blangy. Je vous invite d’avoir la complaisance de me faire savoir si vous êtes content de la conduite de ma troupe. J’ai la coutume de m’informer de cela chaque fois que je quitte un endroit. S’il y avait quelque objet à plainte, vous me le communiqueriez avant mon départ.

     V. FOLGERSBERG,

     Colonel des lanciers ».

     Ah ! Le bon billet ! Quel cas aurait-il fait des réclamations ?

Quand vont-ils partir ?

Ils réquisitionnent des voitures dans toute la région. Les propriétaires et les attelages ne cessent d’accompagner les convois et sont soumis à la discipline la plus rigoureuse.

     Plus de 50.000 hommes traversent et retraversent Lisieux

Le 22 septembre, Grabensky écrit au maire :

     « Il est urgent de requérir 20 voitures attelées chacune de 2 chevaux pour porter les bagages de la troupe que je mettrai en marche le 24 et il sera nécessaire aussi de requérir d’autres voitures pour les troupes venant de Saint-Lô.

     En outre, il y aura 10 cabriolets pour les officiers. (Cabriolets attelés à deux).

     GRABENSKY ».

Les réclamations adressées à la Préfecture se multiplient sans cesse. Nos représentants n’y peuvent rien. Ils sont totalement sous la férule de l’envahisseur.

 Le maire de Caen, ayant refusé de fournir les couverts à un nombreux état-major qui résidait au chef-lieu du département, le gouverneur prussien de cette ville s’installa à la mairie, commanda aux frais de la municipalité tout ce qui était nécessaire et déclara qu’il ne quitterait l’Hôtel-de-Ville qu’au cas où promesse lui serait faite qu’une pareille chose ne se renouvellerait jamais.

Le 8 octobre, Grabensky apprend au maire l’arrivée dans la ville de 250 militaires. Ces hommes séjourneront à Lisieux.

 Le maire de St-Julien-le-Faucon écrit, le 8 octobre, tant le service des guides devient pénible, qu’il lui est impossible de fournir les guides, chevaux et cabriolets réquisitionnés dans sa commune

 Le 11 octobre, le sous-préfet annonce au maire que 5.500 hommes et 900 chevaux arriveront à Lisieux, du 14 au 16 octobre pour se ravitailler.

 Les plaintes des habitants, les réclamations des maires des communes sont de plus en plus pressantes en ce qui concerne le service des guides à cheval et avec voitures.

   Les communes situées en dehors du parcours des troupes prussiennes reçoivent toutes la mission de fournir guides, chevaux et voitures.

Le Calvados est libéré.

C’est pourtant par les guides, jusqu’ici source si grande de tourments, que parvient une bonne nouvelle.

Des rumeurs persistantes de Saint-Lô, Bayeux, Caen, font prévoir un repli de ces alliés (!) vers l’est.

 Un sentiment de bonheur ranime aussitôt les énergies défaillantes.

     Le 17 octobre 1815, le dernier Prussien quittait la ville de Lisieux.

 Le 20 octobre, tout le département du Calvados était libéré d’une oppression jusqu’alors inconnue dans nos régions