Les nourrices du Morvan

Alexandre BOQUET , enfant abandonné puis placé

En faisant mes recherches aux Archives de la Nièvre, je retrouve mon arrière-arrière-grand-père paternel Alexandre. Il naît le 8 octobre 1822 à Paris. J’ai bien l’acte de son décès à Clamecy dans la Nièvre en 1900, de son mariage avec Madeleine Guyoux en 1852 à Clamecy. Mais concernant sa mère Geneviève   Marie-Louise Boquet, marchande, demeurant au 38 rue Saint-Victor à Paris, père non-dénommé, je n’ai pas beaucoup d’informations.

Direction les Archives de Paris pour retrouver trace de sa naissance. Alexandre fut abandonné par sa mère. Hospitalisée à Port-Royal, la naissance de l’enfant ne figure pas car né en dehors de l’établissement. Dans le registre des « enfants assistés » je découvre qu’il a été baptisé, qu’un certificat a été rédigé par la Maison de l’Accouchement et qu’il est né dans la rue, précisément rue des Ursulines. Ce document sera le seul dans son dossier individuel. Sont indiqués les noms de son parrain et de sa marraine. Il fut confié à l’Hospice des Enfants Trouvés.  Figure également dans le registre des enfants placés le nom de sa nourrice, Henriette Davou, qui l’accueillera le 6 novembre 1822 dans la commune de Saint-Germain-des-Bois dans la Nièvre, près de Clamecy.

Les vêtements que porte le nourrisson sont également mentionnés.

Je ne sais pas comment il fut transporté. Henriette Davou, la nourrice est-elle venue à Paris le chercher ? Rappelons que beaucoup d’enfants décèderont pendant leur transport vers la province, en raison des conditions déplorables.

A ce jour, je n’ai rien trouvé de plus concernant la mère d’Alexandre et encore moins son père. Il faut savoir que la destruction des Archives de Paris lors de la Commune rend très difficiles les recherches, voire  impossibles.

Un élément m’a interpelée, il s’appelle sur le registre Boquet Alexandre,  surnom Obérentz.

J’ai bien sûr cherché la signification de ce surnom, mais en vain.

J’ai rencontré une spécialiste des « enfants abandonnés », celle-ci m’a dit que souvent un surnom était donné au nourrisson pour permettre à sa mère de le retrouver, si elle le souhaitait.

Mais, Geneviève ne fera aucune démarche dans ce sens et très récemment j’ai retrouvé un enregistrement de son décès, daté du 19 août 1825, elle avait 35 ans et Alexandre n’avait pas 3 ans !

L'histoire des nourrices

Dès l’année 1284, s’étaient établies à Paris, dans une rue située près du Prieuré de Saint-Eloi, des femmes appelées « recommandaresses », dont le métier consistait à procurer des nourrices aux habitants de la capitale.

30 janvier 1350, l’ordonnance du roi Jean II le Bon, circonscrit l’industrie des nourrices dans quelques mains privilégiées, et règle les rapports d’intérêt qui doivent exister entre ces femmes et les familles qui les emploient :  « Nourrices nourissant enfants hors de la maison du père et de la mère, gaigneront et prendront cent sols l’an, et non plus, et celles qui jà sont allouées reviendront au dit prix et seront contraintes faire leur temps, et qui fera le contraire, il sera à 60 sols d’amende, tant le donneur comme le preneur ».

En 1611, arrêt du Parlement condamne : « à 50 livres d’amende et à la prison pour la première fois et à une punition corporelle en cas de récidive, les meneurs conduisant les nourrices ailleurs qu’au bureau des recommandaresses, et à une amende les sages-femmes et aubergistes, recevant, retirant ou louant des nourrices ».

En 1615 : le nombre des recommandaresses est fixé à quatre (lettres patentes de Louis XIII).

En 1638 Vincent de Paul découvre que les enfants abandonnés font l’objet d’un commerce : ils sont notamment vendus à des mendiants pour provoquer la   charité. Il organise alors l’accueil de quelques enfants à l’hôpital des Enfants Trouvés.

Louis XIV dans les bras de sa nourrice Dame Longuet de la Giraudière en 1638

Janvier 1715 : une ordonnance royale fait défense aux nourrices, en cas de grossesse ou de tout autre maladie, de prendre ou recevoir chez elles des enfants pour les allaiter, sous peine du fouet de 50 livres d’amende, payables par leurs maris.

L’ordonnance de 1724 défend aux nourrices « d’avoir deux nourrissons à la fois, sous peine d’amende et de fouet ».

1756 : une sentence du Châtelet de Paris interdit à toutes les nourrices « de mettre coucher à côté d’elles, dans le même lit, les nourrissons confiés à leurs soins, sous peine d’une amende de 100 livres pour la première fois, et d’une punition corporelle exemplaire en cas de récidive ».

1757 : interdiction aux nourrices enceintes de prendre des nourrissons, sous peine du fouet et de 50 livres d’amende.

En 1769 : face à de nombreux abus malgré les ordonnances et sentences, un édit royal supprima définitivement la vieille institution des recommandaresses.

C’est alors que fut créé le « Bureau général des Nourrices et Recommandaresses pour la Ville de Paris » ou Grand Bureau.

A partir de 1820, on constate une plus grande moralisation du recrutement, la nourrice doit être enregistrée à la Préfecture de Police sur présentation d’un certificat de bonnes mœurs établi par le maire de sa commune.

En 1876 : fermeture du Grand Bureau

En 1874 : La loi Roussel établit la surveillance de l’autorité publique de tout enfant de moins de deux ans, placé en nourrice, moyennant salaire.

Il y a plusieurs catégories de nourrices :

  • La nourrice sur lieu :

Phénomène de la société parisienne sous le Second Empire, la nouvelle bourgeoisie d’affaires et d’industrie de Paris, dont le besoin de paraître est évident donne sa préférence à la nourrice sur lieu.

  • La nourrice sur place :

Les grandes régions qui accueillent les nourrissons : la Nièvre, la Côte-d’Or, la Saône-et-Loire, l’Yonne mais surtout la partie haute de la Nièvre. Une fois acceptée, la nourrice se rend au bureau directorial et part telle une marchandise dans une voiture chercher l’enfant.

  • La nourrice sèche :

Comme son nom l’indique, elle n’a pas de lait et élève les enfants au biberon et en leur donnant à manger..

L'industrie du lait

Après le flottage du bois pour alimenter Paris en bois de chauffage, l’accueil par les Morvandelles d’enfants abandonnés, devint une véritable industrie. 

Extrait du livre de A. Armengaud : « Terre de granit, pauvre et rude, le Morvan a, dès longtemps, été incapable de faire vivre ses habitants des seules ressources agricoles. Les Morvandiaux s’efforcèrent donc d’ajouter d’autres activités au travail de la terre, et, dès le début du XIXe siècle, au moins, l’industrie des nourrices, leur apporta un complément de ressources. Il s’agissait surtout d’enfants parisiens.
Les Morvandelles, saines, robustes et lourdes, avaient la réputation d’être excellentes nourrices pour les Parisiens ».

Le premier convoi de nourrissons appelés « Petits Paris » arrive à Lormes en 1807.

Une réputation de longue date

Les romains rapportaient que les gauloises de Bibracte trempaient leurs seins dans une fontaine du Mont Beuvray pour obtenir en quantité le lait qui nourrirait leurs enfants.

Aux sources de la fée Bibracte, au somment du Beuvray, les nourrices se lavaient les seins avant le jour, sans oublier de jeter dans l’eau une pièce de monnaie ou un morceau de fromage

A Fours, le 5 février, les jeunes femmes qui attendaient un enfant se rendaient à la fontaine de Lanty pour « se frotter les poitrines » et boire un verre de l’eau merveilleuse. De nombreuses communes fêtaient aussi Sainte Agathe.

C’est à Dun-les-Places qu’on est venu chercher la nourrice du roi de Rome.

Celle du fils de Napoléon III venait, quant à elle, d’Empury.

La reconnaissance des qualités des nourrices du Morvan permit au XIXe siècle de peupler de nouveau-nés les petits hameaux.

fontaine du Mont Beuvray

La santé de « petits Paris »

Dans son ouvrage le docteur Monot signale que pour la période 1858-1864, sur les 265 enfants assistés de la Seine dans le canton de Montsauche, plus du quart est décédé. Dans son second livre il annonce un pourcentage de 33 %.

Les raisons sont le voyage en coche d’eau jusqu’à Auxerre puis les mauvaises routes empruntées en voiture suspendue dans lesquelles sont assises sur des bancs les 12 nourrices avec les enfants sur les bras. Une lettre datée de 1844 précise que le trajet Paris-Avallon se fait en 27 ou 28 heures, avec un conducteur seulement, le surveillant n’étant présent que pour les longs voyages !

Mais vient s’ajouter l’effet des sevrages prématurés, le manque d’hygiène en Morvan, la brutalité des mœurs. Mais il faut savoir qu’on n’appelle pas le médecin quand un enfant est malade. On demande à voir le rebouteux, le « gôgneux » et on utilise volontiers les amulettes. Le docteur Despiotte écrit en 1870 « Pour le Morvan, l’histoire de l’humanité n’a pas franchi le Moyen Âge. A quand le déchirement des ténèbres ? »..

La mortalité des « Petits Paris » relève sans doute autant de ces données fondamentales, des sevrages prématurés, des conditions de voyage que de l’attitude des parents nourriciers.

En 1874, la loi du docteur Roussel soumettra l’industrie nourricière à une réglementation plus stricte avec la mise en place, entre autres, de conseils aux     nourrices.

Carnet de placement de l’enfant
L’enfant assisté portera un collier jusqu’à l’âge de 6 ans. Seul, le directeur de l’agence est autorisé à rompre le collier. Lors de ses tournées il est équipé d’un jeu de colliers et d’une pince à rivets pour pallier les ruptures accidentelles.

Le salaire des nourrices

La nourrice sur lieu à Paris vers 1840 peut gagner entre 400 et 500 F. pour une période d’allaitement de quatorze mois. Elle reçoit également de nombreux cadeaux de la part de la mère de l’enfant estimés à 150 ou 200 F., des vêtements et chaussures. Si elle était destinée à une famille bourgeoise elle pouvait, entre 1890 et 1910, gagner de 80 à 90 F. par mois pendant la période d’allaitement et une seconde année à 100 F. comme « nourrice sèche », un mois de vacances payé, le mois double au jour de l’An, des vêtements…. Elle pouvait alors percevoir jusqu’à 2 000 F. par an, placés sur un livret de Caisse d’Epargne. 

Les maisons des nourrices porteront quelquefois le nom de « maisons de lait » car les revenus de cette industrie ont permis de réparer leur habitat, de recouvrir un toit d’ardoises, d’acheter quelques parcelles de bois, de prés ou de champs. Le travail de la nourrice sur lieu est à l’origine de l’ascension sociale en Morvan, de l’indépendance de nombreuses familles de tous petits exploitants.

Après voir séjourné plusieurs années dans ces familles parisiennes, la nourrice se libère peu à peu de la tutelle de son mari. Elle se reconnaitra en offrant à ses visiteurs une tasse de thé plutôt qu’un bol de café. 

La nourrice sur place reçoit environ 1 000 F. pour un enfant élevé jusqu’à douze ans. Vers 1880, le salaire sera d’environ 1 330 F. En 1911, le salaire mensuel pour les nourrissons est de 33 F. au lieu de 18 F. en 1876. Il faut ajouter la fourniture de tous les vêtements de l’enfant, la gratuité de tous les soins qui seront payés par le percepteur. D’autres indemnités et récompenses sont versées aux familles. A partir de 1885, si l’enfant obtient son certificat d’études primaires, 50 F. seront versés à la nourrice, 40 F. à l’instituteur et 10 F. à l’élève.

Ce seront des sommes importantes qui seront versées aux morvandiaux.

Les parents nourriciers ne sont plus payés dès que l’enfant a atteint l’âge de 13 ans. Ils seront alors embauchés comme valets, servantes de ferme, domestiques. Est alors signé un « contrat de placement » qui détermine les conditions de travail :

  • la nourriture, l’hébergement et le blanchissage du pupille
  • le traitement du domestique avec bonté, douceur et humanité
  • les soins médicaux nécessaires en cas de maladie
  • l’interdiction du renvoi de l’employé sans avoir consulté le directeur d’agence au moins huit jours d’avance. Le salaire annuel et l’argent de poche.

J’espère qu’Alexandre Boquet, mon arrière-arrière-grand-père paternel, décédé à presque 80 ans, aura bénéficié des meilleurs traitements par sa nourrice Henriette Davou, épouse Comte, qui décèdera quand il avait 10 ans.

 

 

Sources : Internet textes et images. Photos Exposition Nourrices (Aligny-58)

Histoire d’une nourrice et du nourrisson qu’elle gardait

Quatre départements la Nièvre, la Saône-et-Loire, l’Yonne et la Côte-d’Or concourent, dans d’inégales proportions, d’ailleurs, à former le massif granitique du Morvan, pays, par excellence, des nourrices mercenaires, des « remplaçantes » pour employer l’expression à la mode. Nulle part, en effet, comme dans ce coin de la France, ne s’exerce avec autant de succès « l’industrie nourricière », « le nourrissage » et aussi « l’élevage des enfants étrangers ». Soit « nourrices sur lieu », soit « nourrices à emporter », appelées aussi « nourrices sédentaires », le Morvan possède en abondance les sujets non seulement les plus aptes, mais encore les mieux préparés à « faire de l’allaitement à prix d’argent », de sorte qu’avec les années, ce gagne-pain de pauvre hère, devenu instrument de progrès et de bien-être, a transformé une contrée longtemps demeurée sauvage, misérable et presque inabordable en une contrée plaisante, riche, percée en tous sens de belles routes bien chargées, bien entretenues, qui font valoir aux yeux des touristes les paysages pittoresques dont la nature s’est montrée prodigue à son égard.

Des quatre fractions départementales qui constituent la région morvandelle, la fraction de Saône-et-Loire, une des plus vastes, est également une de celles où l’allaitement et l’élevage mercenaire sont pratiqués le plus communément : elle comprend deux cantons, celui de Saint-Léger-sous-Beuvray et celui de Lucenay-l’Evêque, ce dernier composé de douze communes, presque toutes fort bien dotées en nourrices, surtout les communes de Cussy-en-Morvan et d’Anost, voisines l’une de l’autre. La commune d’Anost, pour ne parler que de celle-ci, qui renferme près de quatre mille habitants, répartis dans plus de soixante hameaux, compte, en effet, près de quatre cents étrangers dont deux cents à deux cent cinquante enfants assistés de la Seine, et l’on peut évaluer à une soixantaine, au moins, le nombre des femmes-nourrices qui exercent temporairement leur industrie loin du foyer domestique, et surtout à Paris.

C’est dans un des hameaux de cette commune, non loin d’Arleuf, village situé sur la route de Château-Chinon à Autun, qu’on voyait encore, en 1880, gaie, alerte, vaquant sans répit à des travaux de ménage et de culture, la mère Coutard, une bonne vieille qui avait été jadis, en même temps qu’une jolie femme, une des plus vaillantes nourrices du pays morvandais.

Née à Saint-Prix, canton de Saint-Léger-sous-Beuvray, entrée en condition à quinze ans chez des boutiquiers d’Autun, Gladie Chalopin – c’était son nom de jeune fille – avait paisiblement et consciencieusement peiné de ses bras jusqu’au jour où les économies réalisées sur ses gages lui avaient permis de songer au mariage ; elle avait alors épousé un de ses petits-cousins, Andoche Coutard, gars solide, laborieux, d’humeur pacifique, à l’encontre de ses compatriotes, batailleurs en diable, et qui habitait sous le même toit que ses parents. Elle avait alors vingt ans, et l’année n’était pas révolue qu’elle mettait au monde son premier enfant. Or, Gladie Coutard, Morvandelle pur-sang, en parfait accord de vues, au surplus ; avec son mari, âpre au gain comme elle, n’avait qu’une ambition, comme ses pareilles : devenir « nourrice sur lieu » et, par-là, travailler à réaliser cette modeste fortune en terres, vignes ou prés, dont tout paysan, de France et d’ailleurs, rêve les yeux ouverts. Le docteur Touzet, de Saint-Léger-sous-Beuvray, qui, l’ayant connue gamine, la savait de bonne souche et de constitution aussi saine que robuste, l’aida vite à satisfaire son ambition ; grâce à ses relations avec plusieurs confrères parisiens, il lui procura un nourrisson dans une famille « huppée » de l’avenue d’Antin, et Gladie Coutard partit gaillardement « devers la capitale », les seins rebondis, pour nourrir de son lait un bébé opulent, tandis que sa belle-mère se chargeait d’allaiter « au petit pot » le petit paysan resté à la maison. Un an plus tard, Gladie rentrait au pays, fière et pimpante, avec mille francs représentant le produit moyen d’un nourrissage de première qualité, et les cadeaux traditionnels de la première dent et du sevrage, robes, rubans, bijoux, dentelles, lemanteau-rotonde et les fameuses épingles en or, insignes des nourrices de grande maison. Deux fois encore, en moins de cinq ans, la belle Morvandelle recommença ses caravanes aux Champs-Elysées et au bois de Boulogne, toujours avec succès et sans rien perdre, d’une façon appréciable, du moins, de ses avantages physiques ; mais, lorsque au bout de treize mois de séjour sous le toit marital, après ces deux exodes successifs, elle devint mère pour la quatrième fois, si sa santé n’avait pas été altérée, si sa prestance était restée la même, il s’en fallait que la fraîcheur de son teint et le charme de sa personne eussent victorieusement résisté aux labeurs d’une existence plutôt tourmentée. Force lui fut donc, à l’occasion de cette nouvelle maternité, de renoncer aux fructueux bénéfices d’un allaitement aristocratique et d’accepter un nourrisson de deuxième catégorie, producteur, à la vérité, d’un boni de six cents francs, puis un autre, à trente mois d’intervalles, dans des conditions identiques.

Mais, à cette époque, Gladie atteignait sa trente-troisième année et, fanée sinon vieillie avant l’âge, dépourvue en partie de ces attraits que la vanité des dames du monde recherche chez les « nounous » décoratives, elle comprit qu’il fallait de nouveau rabattre de ses prétentions : l’allaitement sur lieu lui était interdit. Sur ces entrefaites, du reste, sa belle-mère était morte, et cette précieuse collaboratrice, cette maîtresse femme qui avait régenté le ménage et surveillé, de concert avec Andoche, la progéniture de sa bru durant les absences de cette dernière, lui manquant, Gladie se vit condamnée à garder désormais le logis, sans pour cela renoncer, le cas échéant, à l’exercice de son industrie ; elle se mua en « nourrice sédentaire » au cours des quatre nouvelles maternités qui, dans l’espace des six années suivantes, firent tressaillir ses flancs généreux, et fut amenée ainsi à s’adresser deux fois aux « bureaux bourgeois » de la capitale, qui lui fournirent des nourrissons à emporter, et deux fois à l’hospice dépositaire de la rue d’Enfer aujourd’hui rue Denfert-Rochereau, qui lui confia des « enfants à lait ». Entre temps, elle obtint du directeur de l’Agence des enfants assistés de Lucenay-l’Evêque, pour les élever jusqu’à leur treizième année, cinq pupilles du département de la Seine au-dessous de six ans, cinq de ces « petits Parisiens» c’est le nom qu’on leur donne généralement envoyés en province, où, placés, moyennant un prix de pension réglementaire, chez de braves gens qui s’entendent à les utiliser, ils ne tardent pas à faire partie de la famille.

Gladie Coutard avait près de quarante et un ans, lorsqu’elle devint mère pour la dixième fois. Bien qu’elle eùt dépassé l’âge fixé comme limite par le règlement, – quarante ans, – elle manifesta le désir d’avoir un nouveau nourrisson de l’Assistance, et le maire d’Anost, en raison des mérites professionnels, si on peut dire, de sa féconde et courageuse administrée, ne se refusa pas à favoriser la réalisation de ce désir : rajeunie d’un an, grâce à un certificat de complaisance, – fâcheux expédient quelquefois employé dans certaines agences d’enfants assistés, – Gladie fit une fois encore le voyage de Paris, d’où elle ramena le nourrisson désiré. De piètre mine, par exemple, celui-là ! Profondément atteint de misère physiologique, c’était un de ces êtres disgraciés, une de ces victimes de la fatalité sociale comme en produit fréquemment – trop fréquemment – la grande ville : son livret administratif, à couverture bleue – la couleur rouge désigne les livrets de fille – portait en première page, concurremment avec le numéro matricule, la mention « inconnu », et, au-dessous « catégorie T. » : enfant trouvé ! Un passant, en effet, l’ayant ramassé, la nuit, au bord d’une bouche d’égout, l’avait porté au commissariat de police le plus voisin ; à son tour, le commissaire de police, après avoir conformément à la loi dressé un procès-verbal de constat, avait envoyé « le trouvé » à l’hospice dépositaire ; le lendemain, les formalités d’usage remplies, – le collier rivé autour cou, l’immatriculation, etc, – on l’avait confié à « Gladie Chalopin, femme Coutard », arrivée la veille avec le convoi mensuel de nourrices de l’Agence de Lucenay-l’Evêque, et la femme Coutard l’avait emporté dans le Morvan, muni de son livret, qu’on n’avait pas eu le temps de régulariser. Le procès-verbal de constat n’était pas encore parvenu à l’hospice, et la régularisation ne devait s’effectuer que plus tard, sur place, quand le document officiel aurait été envoyé de Paris au directeur de l’Agence.

Cette créature chétive, malingre, – un vrai chat écorché, – âgée de vingt-quatre heures à peine au moment de l’abandon, Gladie, pénétrée du sentiment des devoirs que lui imposait une maternité dont elle avait volontairement accepté la charge, l’avait entourée d’une sollicitude de tous les instants, et la satisfaction inespérée lui avait été donnée de voir naître, en quelque sorte, une seconde fois, cet enfant à la vie, prendre des forces, devenir même vigoureux, si bien que l’agent de surveillano et le médecin du service chargés, l’un et l’autre, de visiter à époque fixe les enfants assistés du département de la Seine, lui avaient adressé leurs félicitations les plus vives. Malheureusement, il fut bientôt avéré que si le nourrisson se développait normalement au point de vue physique, il n’en allait pas de même au point de vüe intellectuel : on le devinait à son visage, impassible devant les agaceries qui sollicitaient de sa part un mouvement expressif, à ses yeux mornes d’où ne jaillissait jamais l’étincelle lumineuse qui trahit la pensée, fût-elle encore incertaine et confuse.

Ma pauvre Coutard, dit un jour le médecin à la bonne femme, qui s’inquiétait, vous n’avez pas eu la main heureuse, cette fois ; vous avez ramené un « berdin » de l’hospice.

Un berdin, un innocent !

La peine qu’éprouva Gladie à cette révélation ne se peut décrire. Songez ! elle qui

S’enorgueillissait sans cesse devant ses parents, ses amis, ses voisins, d’avoir « fait venir toute une maisonnée de gâs et de gâtières ». Allaiter un misérable idiot, quel triste couronnement de sa laborieuse et brillante carrière ! Allait-elle le garder ? Allait-elle le rendre à l’Assistance, ce malchanceux qui lui valait une si cruelle humiliation ? Une autre que Gladie eût hésité ; Gladie n’hésita pas : par devoir professionnel autant que par humanité, et plus encore par affection, elle ne voulut pas abandonner cette créature déshéritée du ciel et de la terre qu’elle avait suspendue à son sein, qu’elle avait arrachée à la mort au prix des soins les plus dévoués, qui lui tenait au cœur par les liens étroits de l’accoutumance, et, malgré les réflexions équivoques de son entourage, malgré les dires décourageants des commères, assemblées en conseil, l’inconnu, l’enfant trouvé, l’innocent resta, du plein gré de sa nourrice devenue sa mère, dans la maison dont une pensée de lucre lui avait tout d’abord ouvert la porte à deux battants.

Ainsi grandit et, avec les années, se fortifia quand même, le berdin, tout en conservant les apparences d’une enfance qui persistait dans les manifestations les plus voisines de l’état de nature. Coiffé d’un béguin en indienne ou en drap, suivant la saison, vêtu d’un justaucorps boutonné par derrière et d’un jupon, une bavette sous le menton, il semblait n’avoir pas de sexe, marchant avec peine, lourdement et seulement quand le soutenait une main amie. Aussi, le directeur de l’Agence de Lucenay-l’Evêque, « le préposé », nom sous lequel on désignait encore, à cette époque, le représentant de l’Administration, avait-il soin, chaque année, de lui délivrer, au lieu de « la vêture » réglementaire destinée aux garçon » un « paquet » pour fille, dont Gladie s’empressait d’adapter elle-même les diverses pièces à la taille et à la corpulence du berdin ; et de s’extasier alors devant « la tant belle mine et la tant belle braveté d’ce chéti gas, si bin vétu », qu’elle lavait, peignait, cocolait et dorlotait à plaisir, appelant les voisines pour le leur faire admirer :

– Hein, les foones (les femmes), disait-elle, l’air radieux, es t’y biau, lidrolet ? 01 ersembe ai nain p’tiot angelot, es pas ?

Les voisines, peu désireuses, naturellement, de se voir rembarrer, « la grattaient où ça la démangeait, » et Gladie, enchantée d’une approbation qu’elle prenait pour argent comptant, s’écriait en faisant sauter l’enfant sur son bras :

– Ah! mé, y a pas à dire, ol es tout d’mâme biau ! R’gardez ces zolis ch’veux, ces zolis reuillots (yeux), et cett’ zoli boucette, et cett’ zoli airelle (oreille) ! Bon sang de bon sang, jaimas j’n’ave ran vu d’chi chanti !

Et dupe de ses propres illusions, – la mère ni la nourrice ne trouvent leurs enfants laids, a dit Agrippa d’Aubigné, – elle se plaisait à converser des heures avec « le berdin », s’efforçait de lui inculquer des notions sommaires sur toutes choses, ustensiles, denrées, fruits, vêtements, le reprenant doucement quand il se trompait, l’interrogeant, parfois, pour se rendre compte de ses progrès et favoriser le plus possible l’éveil de son intelligence.

– Qu’on qu’te dis’ m’ami? questionnait-elle ; parle mé, voyons !… T’ai vu la bique e ol bicot comme y joupent (sautent) ? E ol viau, t’l’ai vu ? E la coche aivec lai nourrins (la truie avec les gorets) t’ai vu comme y s’trémoussent trétous ?.. E la vaque comme y fai, di ?… Y fai : « Moum ! moum !… » es pas ?

– Moum ! moum ! répétait le berdin.

– Bin, ça, p’tiot !… E lai dindons comme y berdouillent, voyons, dis ?… T’auras du fourmèze… eune belle plieume (plume) e eune belle flieur… Y font lai dindons ?

– Glou, glou, glou !

– Eh ! mardié! (eh! ma foi !) dirait-on pas qu’c’est ol dindon li mâme !… y sen-t-y countente !

Tin, t’a ben gaigné l’fourmèze, m’ami !

Dans son ingénieuse tendresse, elle se contentait de peu, la bonne Gladie ! Ne se décourageant d’ailleurs jamais, répétant sans cesse que son p’tiot était « un gros malin » qu’ « il cachait son jeu », qu’ « un jour viendrait où il étonnerait tout le monde », elle avait coutume dire, à ce propos, avec un sourire entendu :

– Faut vouai ! all n’ai pas not por entendre lai poulots gigler e lai couchons couiner ! (Faut voir! Il n’est pas le dernier à entendre les poulets chanter et les cochons grogner !)

Son p’tiot ! « p’tiot Coutard, » comme on disait communément, en parlant du berdin, dans le hameau et dans les environs, où chacun le tenait pour un des membres de la famille Coutard, et non des moindres, en dépit de ses nom et prénoms, désormais inscrits sur son livret administratif, enfin rectifié ; car il s’appelait légalement, à présent, de par le procès-verbal de constat, « Luc Chaumière, » Chaumière, parce qu’il avait été trouvé dans la rue de la Grande-Chaumière, à deux pas du boulevard du Montparnasse, et Luc, parce que, le jour de son invention, le nom du peintre évangéliste figurait au calendrier. Au surplus, Gladie l’appelait couramment « not’fi », et n’entendait pas raillerie à ce sujet. Elle l’avait montré dans une circonstance mémorable, quand il était encore tout jeunet.

Une fois l’an, le jour de l’Apport – la fête patronale du pays – tous les Coutard, ceux, du moins, qui n’habitaient pas trop loin, sans compter les « petits Parisiens » élevés dans le même giron, accouraient, suivis de leur famille : ils venaient s’éjouir ensemble « chez les vieux » et resserrer les liens d’affection qui les unissaient. La table en chêne massif recevait donc, à cette occasion, sur son entourage de bancs, luisants d’usure, nombreuse compagnie. Or, au centre et du côté droit, à la place d’honneur, entre Gladie et Andoche, siégeait, de fondation, « 01 p’tiot raipotot », – le petit malfichu, plaisanterie du cru, – lequel ne manquait jamais de « faire des siennes », c’est-à-dire de taper de la cuiller contre son assiette en fer-blanc, de renverser la salière, de secouer les brocs, d’accrocher les plats au passage, ce qui ne laîssait pas, malgré tout, d’indisposer plus d’un des assistants, à telles enseignes que l’un d’entre eux se hasarda à demander que le berdin ne mangeât plus dorénavant à table le jour de l’Apport. Il achevait à peine de formuler sa réclamation, que Gladie se dressait sur ses jambes, tout encolérée :

– De quoi ! s’écria-t-elle, ça vous fait poine ai l’vouai, ce mignon ? Ben, ran dpu facile : vous l’vouairai pu, mes gas !

La-dessus, prenant l’enfant entre ses bras :

– Ça, m’ami, ajouta-t-elle, pis qu’on ne voule pas d’toi, on ira manger ensemble aivec l’père dans l’courtil Andoche, ven nous-en !

On devine le tumulte qui suivit. Ce fut à qui barrerait le passage à la mère et se répandrait en paroles amiteuses pour l’apaiser ; blessée au vif, la mère se déoattit, ne céda qu’après une longue résistance, encore d’assez mauvaise grâce.

– Si faudrait-y choisir entre trétous, déclara-t-elle, enfin, se rasseyant, c’ès mon p’tiot qu’fchoisirais : le mettez-vous doré lai airelle. Qui qu’s plaît pas ichi, y n’ave qu’à demourer cheu soi !

On se le tint pour dit, et plus jamais dans la famille, nul ne s’étonna de voir le berdin siéger, à table, en bonne place, aussi bien dans les grandes occasions qu’en temps ordinaire. Sur les dix enfants, garçons ou filles, issus du ménage Coutard, huit s’étaient mariés, deux étaient morts ; et, tandis que la mère résistait à l’assaut des ans, le père, frappé avant l’heure, avait disparu : aussi Gladie avait-elle réparti, moyennant une rente, entre les survivants, tout le bien qu’elle ne pouvait faire valoir, son mari lui manquant ; elle n’avait conservé que la maison familiale, compris le courtil attenant, plus un champ d’étendue moyenne qu’elle était de force à cultiver elle-même ; malgré toutes les offres de service, elle avait voulu vivre seule, sous son toit, avec le berdin dont elle avait, d’ailleurs, réglé le sort pour le jour où elle le précéderait dans la tombe ; sa fille aînée, Lazarette, mariée à Roussillon, un village tout proche…, devait, ce jour-là, prendre l’innocent en charge et en répondre au regard de l’Administration.

Le berdin avait successivement franchi toutes les étapes de la carrière pupillaire : « Enfant à lait, » du jour de son entrée dans le service à son douzième mois ; « enfant sevré, » de son douzième mois à sa troisième année ; « enfant à la pension, » de sa troisième année à sa treizième, enfin « enfant hors pension », de sa treizième année à sa vingt et unième. Il avait été titulaire, vu son infumité, d’une « pension supplémentaire », pendant qu’il appartenait à la troisième catégorie des pupilles, et, pendant qu’il appartenait à la quatrième, d’une « pension extraordinaire », car, à partir de leur treizième année, les enfants assistés doivent, quand ils le peuvent, gagner leur vie.

Luc Chaumière, afiligé d’une infirmité qui le rendait incapalllc de tout travail et réclamait des soins assidus, jouissait d’une pension mensuelle de trente francs, une belle somme dans le Morvan, surtout à l’époque dont nous parlons.

Pour cassée, racornie, ridée, parcheminée qu’elle fût, après une existence si tourmentée, la mère Coutard besognait ferme, tout en veillant sur son p’tiot comme sur la prunelle de ses yeux. Très rarement elle le laissait seul, et pas pour longtemps. Allait-elle aux champs, elle l’emportait sur son échine, à caliourchon, puis le déposait au pied d’un arbre, au revers d’un fossé, tandis qu’elle bêchait, sarclait, récoltait le sarrasin, le seigle, « la treuffe » ou pomme de terre ; gardait-elle le logis, elle l’installait au coin de la cheminée ; s’il faisait mauvais, dans la cour intérieure, entre le courtil et la maison ; s’il faisait beau, sous un grand sureau qui donnait de l’ombre ; là, campé sur une chaise haute, barrée par devant et munie d’une augette, au dossier de laquelle le liait solidement un linge tordu, une corde de chanvre ou une lanière de cuir, le berdin régnait en maître.

Fréquemment, les enfants du hameau, lorsqu’ils allaient en classe, au chef-lieu de la commune, ou qu’ils en revenaient, poussaient la porte charretière donnant accès dans la cour et s’amusaient à le taquiner ; pas méchant pour un sou, celui-ci riait, bouffonnait avec eux ; des fois, néanmoins, agacé par des attaques un peu vives et quelqu’un de ses tourmenteurs l’approchant de trop près, il l’empoignait par la tignasse et vous le secouait bellement.

Si les soins attentifs que dispensait la mère Coutard à l’innocent lui avaient mérité l’estime et la sympathie de tous ceux qui la connaissaient, il serait injuste de penser que l’Administration, de son côté, dans la personne de ses représentants locaux, ne les eût pas appréciés à leur valeur : le directeur de l’Agence de Lucenay-l’Evêque, le médecin de la circonscription médicale de Cussy, aussi bien que le maire de la rommune d’Anost, étaient d’avis qu’une récompense honorifique était due à cette digne femme ; d’autant que trois ou quatre ans auparavant, la presse française avait mené grand bruit de la solennité dont une des communes de la circonscription médicale d’Ilesdin, dépendante de l’Agence de Montreuil-sur-Mer, dans le département du Pas-de-Calais, avait été le théâtre, à l’occasion de la médaille d’or décernée par l’administration générale de l’Assistance publique de Paris à une de ses anciennes nourrices qui avait allaité ou élevé trente-deux enfants.

Pour moins nombreux que ceux de la nourrice pirarde, les nourrissons et les élèves de la nourrice morvandelle formaient cependant une assez longue liste et, somme toute, si « les états de services » de ces deux « remplaçantes » émérites n’étaient pas tout à fait équivalents, ils ne laissaient pas que d’être, des deux parts, fort respectables. Cette liste, le directeur de l’Agence, après l’avoir méthodiquement dressée, l’avait jointe au rapport élogieux et circonstancié dont il avait saisi son supérieur hiérarchique. Des constatations ainsi établies, il résultait que Gladie Chalopin, femme Andoche Coutard, avait mis au monde dix enfants, sur lesquels cinq avaient été allaités par elle ; qu’elle avait fait cinq « nourrissages sür lieu », dont trois de première catégorie et deux de seconde, plus cinq nourrissages « sédentaires », deux pour le compte de bureaux bourgeois et trois, en comptant le berdin, pour le compte de l’hospice dépositaire, enfin qu’elle avait élevé cinq pupilles de l’Assistance âgés de moins de six ans, soit, au total, vingt-cinq enfants. Le rapport du directeur d’agence ajoutait que Gladie Coutard avait toujours eu une conduite irréprochable et qu’elle jouissait dans la contrée d’une réputation d’honorabilité légitimement acquise tant au point de vue professionnel qu’au point de vue privé. L’administration avait favorablement accueilli, semblait-il, les propositions de son représntant, propositions appuyées, d’ailleurs, par le préfet de Saône-et-Loire près de son collègue de la Seine, à la suite d’une démarche personnelle du maire d’Anost.

Déjà chacun s’apprêtait à fêter l’excellente créature qui incarnait en sa personne le type de la fécondité traditionnelle et des mérites professionnels du Morvan ; une ou deux semaines encore, et l’opinion publique ne pouvait manquer de recevoir la satisfaction impatiemment attendue, lorsqu’une irrémédiable catastrophe vint bouleverser toutes les espérances.

Le directeur de l’Agence de Lucenay avait avisé par lettre Gladie Coutard qu’il se rendrait à la mairie d’Anost avec le percepteur le mardi suivant, jour de payement des pensions trimestrielles d’enfants assistés : la pension de Luc Chaumière étant la seule de cette nature qu’il eût à régler par-là, il était assez naturel – il en avait été ainsi d’autres fois – que l’ex-nourrice vînt recevoir son dû au chef-lieu de la commune. La mère Coutard s’était rendue de bonne grâce à l’invitation du « préppsé ». Ses comptes réglés avec le directeur d’agence et le percepteur, elle rentrait au logis, à son bras le panier contenant ses livrets et les fonds qu’elle avait touchés. Le coeur en liesse – « le préposé lui avait spufflé à l’oreille quelques mots qui lui en disaient long sans en avoir l’air, » – elle venait de remonter lestement la côte, et commençait à la dévaler, les yeux attachés sur le pittoresgue panorama qui se déroulait devant elle, lorsqu’il lui sembla qu’un gros nuage planait sur le hameau, précisement du côté où elle habitait.

Là, dans cet antique logis que les Coutard occupaient de père en fils, depuis plus d’un siècle, elle avait, trois heures auparavant, laissé son p’tiot installé, avec les précautions d’usage, dans sa chaise haute : le pauvret avait dü s’ennuyer un tantinet, puis faire un long somme en attendant sa vieille nourrice ; rien à craindre pour lui, d’ailleurs ; la porte fermée simplement au loquet, une voisine, femme de tout repos, amie de la mère Coutard et aussi âgée qu’elle, était chargée de le surveiller de temps en temps, comme il advenait toujours en pareille occurrence.

La vue de ce nuage déroulant ses volutes au-dessus du hameau par le ciel clair étonna et bientôt inquiéta la mère Coutard : elle hâta le pas, et son inquiétude grandit lorsqu’elle constata que le nuage s’épaississait, s’étendait, tandis que parvenait à son oreille un bruit de voix dont, à cette distance, la signification lui échappait. L’anxiété de la vieille femme devint de l’angoisse au moment où des lueurs rougeâtres jaillirent brusquement des flancs du nuage.

– Le feu ! s’écria-t-elle. Bonne Vierge ! dirait-on pas qu’c’est devers cheu nous qu’ça brûle !

Elle se mit à courir et, en quelques minutes, atteignit, au bas de la côte, le chemin de grande communication qu’elle traversa rapidement et s’engagea dans « la voyette », à l’extrémité de laquelle s’élève le hameau.

Comme elle passait, toujours courant, devant l’atelier du maréchal-ferrant, la patronne, qui relevait de couches et se tenait debout sur le seuil, n’osant pas sortir, lui cria :

Y a du malheur dans vot’ quartier, la mère ! Not’ homme ail’ es parti y voir !

Jetant dans l’atelier, sans répondre, panier, livrets, argent, Gladie se lança de plus belle en avant, éperdue.

– Sainte Vierge, mon p’tiot ! Sainte Vierge, mon p’tiot ! gémissait-elle.

De vrai, le pâté de maisons habité par Gladie Coutard était en feu. Trouvant un aliment favorable dans le chaume qui couvrait ces antiques demeures et dans les assioles, – écailles de bois – qui revêtent les murs à l’orientation du nord pour les protéger contre les frimas, les flammes exerçaient furieusement leurs ravages.

Construite à l’une des extrémités du quartier, la maison de la famille Coutard avait paru, au début du sinistre, ne courir aucun risque, protégée par son isolement même ; tous les, efforts des sauveteurs s’étaient donc concentrés sur les maisons déjà atteintes et dont les habitants avaient pu, l’incendie ayant éclaté en plein jour, après s’être mis à l’abri du fléau, s’employer au sauvetage de leur bétail ainsi que de leurs meubles, vêtements et outils agricoles ; quant au logis Coutard, nul, naturellement, n’avait songé à le déménager, puisque à ce moment il n’inspirait pas de crainte, et le berdin y était resté enfermé à l’insu de tous.

Lorsque Gladie arriva sur les lieux, le feu avait fait des progrès effrayants : des flammèches, échappées d’un vaste brasier, volaient de tous les côtés ; l’une d’elles, par malheur, vint tomber sur le couvert de paille de la seule maison restée jusqu’alors indemne, et le toit se mit aussitôt à flamber.

Poussant un cri terrible, Gladie voulut se précipiter vers la chaumière.

– Mon p’tiot! fit-elle.

Alors seulement les assistants se rendirent compte du résultat lamentable de leur oubli : comprenant que toute intervention serait vaine, ils tentèrent d’arrêter la vieille nourrice ; dix mains la saisirent à la fois ; elle se dégagea de leur étreinte ; le désespoir décuplait ses forces ; elle se jeta sur la porte, qu’elle enfonça plutôt qu’elle ne l’ouvrit, d’une poussée surhumaine et s’engouffra dans le brasier. Au même instant le toit s’effondrait avec fracas au milieu d’une pluie d’étincelles…

Lorsqu’il fut possible, quelques heures plus tard, de pénétrer dans l’étroit espace circonscrit par des pans de murailles encore debout, on découvrit, parmi les décombres fumants, deux corps carbonisés, informes, étroitement enlacés. La même bière reçut ces deux misérables corps de femme et d’enfant qui n’en formaient plus qu’un, en quelque sorte, et tout petit.

Les funérailles eurent lieu le surlendemain. Placée sur un char traîné par des boeufs, la bière disparaissait sous un amoncellement de fleurs et de feuillage, et, derrière ce char rustique, venait, en rangs pressés, la foule, profondément recueillie. C’est que, – nul ne s’y pouvait méprendre, – ce n’étaient point là seulement des parents, des amis, des compatriotes accompagnants, de par la coutume ancestrale, un des leurs au champ du repos ; c’était le Morvan, le Morvan tout entier, atteint dans sa personne morale, qui s’honorait lui-même en suivant le convoi de la vaillante femme tombée victime de son devoir.

Mais, plus éloquents que ces marques de sympathie, plus éloquents que les discours officiels du sous-préfet, du maire, on aurait pu surprendre les propos de quelques vieilles bonnes femmes, propos familiers qui eussent doucement remué le coeur de la mère Coutard, si elle avait pu les entendre :

– Poore foone ! All’ es d’dans l’tro, ai présent ! Mé tout d’même, all’ es bin countente d’y ete, pour ce qu’all y es aivec son p’tiot !

Antonin Mule