Les Magasins Dufayel

Souvenez-vous, cela vous est arrivé à vous aussi : vous êtes chez « papa/maman » ou « grand-père/grand-mère », il pleut. Alors vous ouvrez au mieux des albums ou des cartons, boîtes en fer, grandes enveloppes, etc. …. et regardez les unes après les autres les photos d’autrefois où vous n’étiez pas encore.

C’est ainsi que j’ai trouvé les photographies bien conservées d’un très ancien oncle et de sa femme : Eugène et Eléonore ROY. Au dos, ma grand-mère paternelle avait fait noter qu’il s’agissait du Directeur des Magasins DUFAYEL. Voilà d’où est venue ma curiosité.

Tête de Georges DUFAYEL représentée sur une façade de l’immeuble des Grands Magasins Dufayel

L’entrée principale du magasin, située au 26 rue de Clignancourt, est aménagée de manière monumentale avec un fronton de Jules Dalou et des sculptures d’Alexandre Falguière. L’entrée est coiffée d’un dôme qui supporte un phare éclairant Paris.

Escalier à double volée du théâtre : une prouesse architecturale de l’Art Nouveau réduite à l’état de souvenir imprimé sur une carte postale.

Contrairement aux autres grands magasins, implantés dans des quartiers plus huppés, le grand magasin ouvert en 1856 sous l’appellation « Palais de la Nouveauté » fut établi à deux pas de la Goutte d’Or, au pied de la Butte Montmartre dans un quartier pauvre. C’est le choix commercial et « humaniste » de son créateur, Jacques François CRESPIN

 

C’est à l’âge de 16 ans que Georges DUFAYEL commence à travailler avec Monsieur CRESPIN dans ce lieu où se vendaient déjà meubles et articles usuels à crédit. Il se fait vite remarquer par son intelligence, son ingéniosité, son imagination débordante, son activité, son sens de l’initiative et son instinct de l’organisation. Monsieur CRESPIN ne tarde pas à lui confier des missions de plus en plus importantes. De simple commis, il devient rapidement chef de service puis directeur et enfin associé de Crespin à l’âge de… trente ans !

 

A la mort de ce dernier en 1888 et en l’absence d’héritier (le fils Jules CRESPIN est mort en 1895), Georges DUFAYEL prend la direction de l’entreprise puis, la veuve de Monsieur CRESPIN lui venant la totalité de ses part, il en devient le propriétaire. Le Palais de la Nouveauté devient Les Grands Magasins Dufayel et fait de ce grand magasin le temple de la consommation populaire grâce à ses initiatives ambitieuses.

 

Le développement des achats à crédit était une idée de Jacques François CRESPIN ; il commença par vendre des photographies à crédit avant de créer le Palais de la Nouveauté : « Je vous tire vingt portraits, vous m’en payez un, vous emportez les dix-neuf autres, et vous m’en payez un par mois ! », propose t-il dès 1853 en commerçant perspicace. Monsieur CRESPIN était passé de l’imprimerie à la photographie à son arrivée sur Paris, à l’époque où cette technique connaît un développement fulgurant. Ce nouveau système de crédit par abonnement qu’il vient d’inventer rencontre immédiatement la réussite car se faire tirer le portrait coûte cher.

 

Georges DUFAYEL, quant à lui, a enrichi le système en proposant des bons permettant aux clients d’acheter moyennant 20 % à l’achat puis d’échelonner le solde, Monsieur DUFAYEL percevant une commission de 18 % sur chaque vente.

Son credo résumait tout: “Moi messieurs, je ne travaille qu’avec les pauvres. Vous ne pouvez pas imaginer ce qu’il y a d’argent chez ces bougres-là”.

Ces bons étaient valables dans 400 magasins en France. Il suffisait donc de disposer de 20 % de la valeur du bien pour obtenir un crédit. Un encaisseur passait tous les mois au domicile des clients pour récupérer les traites. Ce système permettait aux moins favorisés de faire des achats à bon marché

L’ensemble du fonctionnement reposait sur une importante cavalerie et de nombreux véhicules : omnibus, camions de livraison mais également tout le matériel nécessaire à la publicité dans des camions d’affichage avec leurs grandes échelles

L’élégance de ses voitures, la qualité de la cavalerie, des harnachements, la tenue des personnels concouraient à faire de ces équipages un outil promotionnel de premier ordre. Véritables supports publicitaires, voitures et cavalerie étaient entourées d’un grand soin que l’on retrouve dans l’organisation des écuries.

Georges DUFAYEL fait également de son établissement un temple du luxe et de l’imaginaire où tout était bon pour attirer le client et l’inciter à la dépense. Il fit entre autre aménager un cinématographe, une piste cyclable et un jardin d’hiver où étaient exposées des plantes exotiques ; une galerie en hauteur présentait des décors de reconstitutions historiques ; un orchestre accompagnant des acteurs d’opéra se produisait dans un théâtre situé à l’intérieur ! Les soirs de spectacle, un puissant phare situé sur le dôme projetait ses rayons sur le ciel de Paris.

A propos du cinématographe

Les stéréoscopes et les mutoscopes sont seulement deux exemples des innombrables curiosités offertes par les Grands Magasins Dufayel, issues de la vocation commerciale avant-gardiste de son propriétaire.

« C’est ainsi que dans la salle de l’horloge, réservée aux inventeurs, a été faite une superbe installation pour y donner des séances de cinématographe, des conférences et expériences sur les nouvelles conquêtes de la science, ainsi que divers spectacles et attractions. Le public est ainsi tenu au courant […] de tout ce qui peut élever l’intelligence, ravir les yeux, charmer l’oreille. »

Le rideau se lève à quatorze heures trente puis les séances s’enchaînent et rythment la semaine, y compris le dimanche.

Elles amènent le spectateur à travers tous les continents, de l’Algérie à la Syrie en passant par la Venise pittoresque et présentent aussi Les Débuts d’un chauffeur – dont les différentes scènes s’appellent « Le départ du garage », « Cycliste, attention !!! », « Dans les choux » –, ou encore Les Facéties du Diable, « grande pièce abracadabrante en trente-cinq tableaux, comportant d’innombrables trucs de théâtre inédits et variés ».

Le grand magasin occupe des bâtiments monumentaux et se targue d’être l’établissement le plus important du monde dans sa catégorie à la veille de la Première Guerre mondiale. Il ferme ses portes en 1930.

Les grands magasins Dufayel ont joué un rôle de pionnier dans le développement du crédit à la consommation en France en proposant des articles d’ameublement et d’équipement de la maison. Heureux temps où l’on pensait le progrès capable de réaliser tous les rêves.

Entre 1874 et 1913, des bâtiments conçus par les architectes Alfred LE BEGUE, son fils Stephan LE BEGUE et Gustave RIVES, sont progressivement construits sur le quadrilatère d’un peu plus d’un hectare délimité par le boulevard Barbès, la rue de Clignancourt, la rue Christiani et la rue de Sofia.

En 1892, l’entrée principale du magasin, située au 26 rue de Clignancourt, est aménagée de manière monumentale avec un fronton de Jules Dalou et des sculptures d’Alexandre Falguière. L’entrée est coiffée d’un dôme qui supporte un phare éclairant Paris.

Pour attirer la clientèle le grand magasin comprend un théâtre de grande taille et un jardin d'hiver

En 1912, les Grands Magasins Dufayel emploient 15 000 personnes et se targuent d’être l’établissement le plus important de ce type dans le monde. C’est en cette année 1912 que l’un de mes arrières grands oncles, Monsieur Eugène ROY, se fait prendre en photo en même temps que sa femme, Eléonore BROUILLARD. Lui est alors le Directeur des Grands Magasins Dufayel.

L'artiste peintre Jean DUPAS réalisera pour eux des affiches publicitaires.

Les conditions de travail dans Les Grands Magasins Dufayel étaient sujettes à plaintes. Les journées de travail étaient longues et fastidieuses et les employés obligés de payer un amende en cas de retard. En décembre 1905, les employés protestèrent le temps d’une grève mémorable d’une journée dirigée contre les deux gérants considérés comme trop inhumains, grève qui ne résolut rien.

La grève des Magasins DUFAYEL

Par Christian DEFLANDRE

Avant 1914 de nombreux mouvements ouvriers et diverses grèves, tant à Paris qu’en province donnèrent lieu à l’édition de cartes postales soit pour soutenir les grévistes, soit plus simplement sous forme de reportage pour évoquer l’évènement.

Dans une France qui s’industrialisait chaque jour un peu plus, les luttes revendicatives étaient fréquentes dans le monde du travail. Elles prenaient parfois d’étonnantes tournures.

Ce fut le cas dans les Grands Magasins DUFAYEL. Pourtant M. DUFAYEL lui-même, fondateur de ses Grands Magasins à Paris, comportant vingt succursales dans toute la France, passait pour un patron bienveillant et philanthrope. Son personnel était mieux payé que chez ses concurrents. Les magasins étant fermés le dimanche, ses 2000 employés bénéficient du repos hebdomadaire avant que la loi ne l’impose pour tous. Chaque année il donne une fête grandiose pour son personnel qui s’achève par le tirage d’une loterie offrant comme gros lot une maison de campagne meublée ! Si l’une de ses employées se marie, M. DUFAYEL lui offre sa toilette de noces et 100 francs par année de présence. Si elle devient mère elle reçoit 75 francs plus 50 francs pour payer la nourrice pendant six mois.

En dépit de ces largesses, au milieu de l’année 1905, fut créé un Syndicat des employés, des administrations et grands magasins Dufayel.

M. DUFAYEL avait avec ce Syndicat des rapports empreints de cordialité, accordant une pause repas d’une heure et demie (au lieu d’une heure chez ses concurrents) un minimum de salaire pour les employés, aucun renvoi qui ne soit effectué sans être jugé par un conseil d’enquête.

Cependant si M.DUFAYEL savait prêter une oreille attentive aux revendications syndicales, ce n’était pas le cas de deux Chefs de service : Messieurs LEFEVRE et SACKSTEDER dont « l’attitude arrogante et les procédés vexatoires, constituaient, au dire des employés syndiqués, une atteinte constante à la dignité du personnel et à la liberté syndicale ».

Le 18 décembre 1905, une délégation demanda à M.DUFAYEL de « déplacer » ces deux Chefs de Service. M.DUFAYEL ayant répondu négativement, un mouvement de grève commença le jour même.

La permanence du Comité de grève, incita 17 succursales à cesser le travail : Juvisy, Creil, Versailles, Rouen, Compiègne, Soissons, Beauvais,…

Le Droit de Grève. Le receveur pèse le droit de grève et le droit patronal devant la façade des Magasins DUFAYEL (création de L.POUTHOMIS, Illustrateur décédé au Front, en 1916).

La grève fut de plus en plus suivie. Or le grand succès des Magasins DUFAYEL reposait sur des ventes à crédit de toutes sortes de marchandises. Les clients payaient leur crédit par tranches qui étaient collectées par des receveurs qui venaient à intervalles réguliers à leur domicile.

Le Comité de grève décida que désormais les 400 receveurs des Magasins DUFAYEL feraient leur collecte non plus au bénéfice de l’Administration du Magasin mais pour alimenter la caisse des grévistes !! Par ailleurs, l’Harmonie DUFAYEL (composée d’employés) ira donner des concerts dans les cités ouvrières et quêter pour les grévistes.

Le 22 décembre, le Comité de Grève, revendiquent le « déplacement » des deux Chefs de service à M. NOBLE, juge de paix du 18ème arrondissement, qui offrait sa médiation.

Monsieur DUFAYEL refusa l’arbitrage du Juge faute de bases de discussion et, concernant le déplacement des deux chefs, il renouvelle son refus. Il décide que les magasins seront fermés le dimanche 21 et le lundi 25 jour de Noël. Enfin, il ordonne que le mardi 26 décembre tout le monde reprenne son travail, en précisant que « les employés qui n’auraient pas rejoint leur poste seraient considérés comme démissionnaires et immédiatement remplacés ».

Le 26 décembre à neuf heures, les employés se tenant pas la main et formant un monôme, pénétrèrent dans les magasins par la porte de la rue Clignancourt. Après avoir fait le tour des rayons, ils ressortirent, toujours en monôme, pour entreprendre une réunion dans les locaux du Rocher Suisse. Le 28 décembre, M.DUFAYEL n’ayant rien cédé, les grévistes acceptèrent de reprendre leur travail.

Beaucoup de bruit pour rien. Et il faut lire la conclusion de cette affaire, dans la Revue Populaire d’Economie Sociale de 1906, sous la plume d’un certain A.ARTAUD :

« La grève avait duré dix jours. Elle se terminait sans qu’aucune satisfaction, même morale, soit accordée aux grévistes. Une question d’amour-propre, de dignité personnelle, l’avait suscitée et voici que les grévistes étaient obligés de reconnaître la bienveillance patronale et d’exprimer leur reconnaissance de l’amnistie consentie par Monsieur DUFAYEL. Piètre résultat qui atteste une fois de plus combien il est dangereux d’engager des conflits pour des motifs secondaires ».

S’agissant de l’avis d’un spécialiste d’Economie Sociale, nous ne pouvons que nous rendre à son avis.

Et comme en France tout finit par des chansons on peut entonner la Marche des Receveurs, Paroles de Gaston GOUTE, Musique de RENOIR, tous deux employés aux Magasins DUFAYEL.

Georges DUFAYEL possédait de nombreuses affaires. En 1900, ce Napoléon des achats à crédit avait une clientèle de 2.4 millions ; en 1904, il en avait 3.5 millions. 800 agents enquêtaient sur la solvabilité des clients par divers moyens, n’hésitant pas à soudoyer les concierges pour une information.  Ces renseignements étaient collectés dans une sorte de base de données. La société utilisait les informations acquises par ces agents pour orienter l’entreprise dans de nouvelles directions commerciales. Elle a été une des premières agences de publicité à réaliser des sondages et compiler des listes de diffusion.

 

Entre 1901 et 1904, Georges DUFAYEL a publié un catalogue, l’Indicateur Dufayel, qui contenait des publicités pour des biens immobiliers à vendre ou à louer. Il était également son propre banquier (ainsi que celui de nombreux commerçants), vendait des assurances et gérait une société de publicité, l’Affichage national Dufayel, qui inondait les murs de Paris d’affiches publicitaires.

Hélas, après avoir ouvert plus de 400 succursales, Georges DUFAYEL, né le 1er janvier 1855 se fourvoiera dans des placements hasardeux qui le conduiront à mettre fin à ses jours le 28 décembre 1916. Les galeries fermeront leurs portes en 1930. A la libération, la BNP récupérera la partie principale des locaux pour y installer ses 6000 salariés. Le dôme sera détruit dans la foulée. Les années 90 et la révolution numérique provoqueront la chute des effectifs bancaire. La banque cédera une partie du bâtiment réhabilité en logements en 2002, tout en préservant les façades. Les Galeries Dufayel, entreprise mégalomane au déclin magnifique, illustrent à merveille l’esprit de capitalisme et de progrès du XIXème siècle dans tous ses excès.

Georges Dufayel décède en 1916. Le grand magasin ferme ses portes en 1930. Pendant la Seconde Guerre mondiale les nazis s’en servirent pour du stockage. Puis la Croix-rouge américaine y stocka des médicaments et des cigarettes.

Très riche, Monsieur DUFAYEL a amassé une importante collection d’objets d’art et fit l’acquisition d’une maison sur l’avenue des Champs-Élysées ayant appartenu à la duchesse d’Uzès. Il la fit abattre et la remplaça par un hôtel particulier plus imposant, construction orchestrée par l’architecte Gustave Rives, qui avait déjà procédé à l’agrandissement des Grands Magasins Dufayel.

Georges DUFAYEL était Officier de la Légion d’honneur, membre du jury décernant les prix lors de l’Exposition universelle à Paris en 1900, membre de l’Automobile Club de France et de l’Aéro-Club de France

Généalogie et récit par Annie Lesage

Auguste BERTRAND et Anastasie  ont eu quatre enfants dont mon arrière-grand-père, Louis Marie   Joseph BERTRAND né en 1872 à Abilly (Indre et Loire)

Eugène ROY et Eléonore   ont eu une fille puis un fils.  Seule, leur fille Berthe née   Joseph BERTRAND née 1873 à Versailles a vécu.

Eléonore BROUILLARD
Eugène ROY

En 1912 les Grands magasins Dufayel emploient 15000 personnes et se targuent d’être l’établissement de ce type dans le monde. C’est en cette année 1912 que l’un de mes arrières grands oncles, Monsieur Eugène ROY, se fait prendre en photo en même temps que sa femme Eléonore BROUILLARD. Lui est Directeur des Grands Magasins Dufayel.

Anaïs ALBERT a présenté un ouvrage (peut-être une thèse ?) à l’univertié de Paris 1 Panthéon-Sorbonne en 2012 sur « Le crédit à la consommation des classes populaires à la Belle Epoque » où elle décrit l’engrenage des achats à crédit au travert d’un document retrouvé au nom d’Emile MARTIN. Dès qu’un crédit était prêt de se terminer, une personne des Grands Magasins Dufayel était chargée de proposer un nouvel achat à crédit de sorte que le sieur MARTIN devait toujours quelques sommes chez Dufayel.

www.cairn.info/revue-annales-2012

J’ai retrouvé des photos sur un autre magasin Dufayel ouvert à Versailles. Or, mon arrière grand oncle, Eugène ROY, a habité Versailles au moins jusqu’en 1897. Peut-être était-il directeur mais de cette antenne de Versailles.

Ce magasin a été ouvert 5 rue Ducis à Versailles

En s’agrandissant, le magasin est dénommé « A la Ville de Versailles »

Nouveautés, Confection : DUFAYEL, en 1904 rue Saint Pierre à Versailles
En 1906, les Grands Magasins Dufayel sont avenue de Saint-Cloud