Antoine Deparcieux mathématicien-académicien

ANTOINE DEPARCIEUX  1703-1768

Il existe dans les Cévennes gardoises, dans la commune de Peyremale, un moulin vieux de 400 ans qui a toujours retenu mon attention et suscité mon intérêt. Au fil des années, je me suis intéressée à ce lieu, départ de l’histoire extraordinaire d’un petit cévenol :

                ANTOINE DEPARCIEUX que rien ne destinait à un bel avenir et qui a su gravir grâce à son intelligence, son travail, son appétit d’apprendre et ses rencontres toutes les marches de la célébrité. 

Il est né le 28 octobre 1703 au mas du CLOTET de CESSOUS commune de PEYREMALE et mort à PARIS aux GALERIES du LOUVRE en 1768.

Sa vie sera consacrée aux Mathématiques appliquées et à la Science.

Avant sa naissance

Dans sa monographie sur Peyremale, Ernest Durand dit avoir trouvé une assignation datée de 1670 mentionnant que PIERRE DEPARCIEUX, sergent royal des tailles (huissier ou percepteur), habitant CESSOUS paroisse de PEYREMALE recherche une certaine Isabeau Robert du mas du TOURREL pour la contraindre à payer l’impôt.

Ne la trouvant pas, il s’adresse au meunier PIERRE DONZEL vieillard alerte et vif. Il y rencontre JEANNE la petite fille du meunier qui avait à peu près l’âge de son fils JEAN-ANTOINE.

Appréciant la jeune fille, il forme le dessein d’en faire sa bru.

JEAN-ANTOINE DEPARCIEUX  et JEANNE DONZEL se marient et le couple s’installe au MAS du CLOTET de CESSOUS.

Ils ont d’abord 6 enfants : Pierre, Jean, Etienne, Jacquette, Louisette, Delphine.

C’est enfin le 28 OCTOBRE 1703, 29 ans après le mariage de ses parents que vient au monde ANTOINE DEPARCIEUX le futur Académicien.

L’enfance, les années difficiles

 

ANTOINE DEPARCIEUX vient au monde alors que le royaume de France et les Cévennes traversent une période bien sombre de leur histoire.

Le siècle de LOUIS XIV s’achève dans les difficultés et les revers.

_ La révocation de l’Edit de Nantes (16 octobre 1685) a pour conséquence de diviser le pays et de provoquer l’exil de plus de 300000 Français parmi les plus instruits, les plus actifs et entreprenants du royaume.

_De 1701 à 1714 le roi LOUIS XIV doit soutenir une guerre ruineuse contre l’Europe coalisée pour avoir accepté la couronne d’Espagne en faveur de son petit-fils.

_Les Cévennes sont en pleine révolte camisarde et l’assassinat le 20 juillet 1702 de l’abbé du CHAYLA au PONT de MONTVERT entraine le soulèvement général.

_L’ année 1709 est terrible pour le royaume et les Cévennes : hiver très long, très froid, récoltes détruites.

C’est la misère et la famine dans le royaume ruiné par les guerres extérieures et accablé par l impôt.

L’enfance d’ANTOINE est marquée par ces années difficiles

Son père JEAN-ANTOINE meurt en 1712, sa mère JEANNE DONZEL avant 1717.

Après la mort de sa femme Françoise, son frère PIERRE qui en a la garde, se remarie avec MARIE POLGE.

ANTOINE DEPARCIEUX est le parrain d’ANTOINE leur deuxième enfant le 7 juin 1722(registre paroissial de Peyremale conservé à la mairie de PORTES).

Abbé du CHAYLA

L’école

Quand il est en âge d’aller à l’école, ANTOINE a le choix entre l’école de PORTES et celle de SAINT FLORENT. Dans son testament de 1761, il dit être allé aux deux.

      ANTOINE se rendait à pied à l’école de SAINT FLORENT ( 2 heures de marche aller, autant pour le retour). L’hiver, on devait le garder à la maison quand la neige et le verglas couvraient le sol.

On craignait aussi les loups pour les enfants et les troupeaux.

Le départ

Antoine quitte sa famille et son pays entre 1722 et 1725 pour LYON. Tous ses biographes expliquent cette décision par le désir de s’instruire mais une brouille avec son aîné PIERRE n’est pas exclue.

Le baron d’Hombres Firmas nous dit : A Lyon, Antoine Deparcieux se présente au collège des Jésuites et sans fausse honte offrit de concourir au service matériel de la maison  en retour de l’éducation qu’il recevrait.

                Grâce à ses aptitudes et sa détermination, il parcourt brillamment en 5 ans le cycle des études secondaires.

Les mathématiques n’étaient pas alors enseignées dans les collèges mais un père jésuite lui enseigna les éléments qu’il connaissait et lui prêta ses livres.

          Il devint bientôt le professeur de son maître !

Antoine pour se perfectionner décide de quitter LYON et de se rendre à PARIS .

A son arrivée, il a le bonheur de rencontrer Mr de Montcarville professeur au collège royal qui reconnait immédiatement en lui des talents exceptionnels.

     Il sera son guide et encouragera ce génie plein de ressources et d’adresse à être plus utile par des applications ingénieuses des mathématiques au besoin de la société. 

     C’est à ce sage conseil que l’on doit une grande partie des choses utiles qu’il a exécutées.

            Antoine a peu de ressources en dehors de quelques leçons et cours au Collège de France que Mr de MONTCARVILLE lui cédait.

Monsieur GRANJEAN de FOUCHY assure : Il possédait éminemment la GNOMONIQUE ou l’art de tracer des cadrans solaires. Son adresse et son exactitude jointes à la parfaite connaissance qu’il avait des principes sur lesquels cet ART  est fondé assuraient la perfection de ses ouvrages en ce genre

POUR GAGNER SA VIE, ANTOINE  DEPARCIEUX EST DEVENU CONSTRUCTEUR DE CADRANS SOLAIRES

De nombreuses commandes vont lui être faites : la belle méridienne qu’il traça au LOUVRE pour Mr le duc de Nevers ainsi que celle qu’il fit pour Mr de Bonelle dans la rue Neuve du Luxembourg. Ces deux méridiennes ont aujourd’hui disparu.

 

A une époque ou il n’existait aucun moyen rapide de transmission (pas de radio ni de téléphone) LE CADRAN SOLAIRE était la seule référence de temps qui permettait dans chaque ville ou village de mettre les pendules à l’heure.

Les Cévenols connaissent tous une belle méridienne : c’est le beau cadran gravé et peint sur la TOUR moyenâgeuse d’ANDUZE qui donne l’heure entre 11h et 13 h et qui mentionne les signes du zodiaque.

Une autre méridienne (mais en très mauvais état) est gravée sur une grande plaque de marbre, sur une terrasse du FORT VAUBAN à ALES.

Les honoraires qu’il reçoit pour la construction de ces cadrans solaires, le prix de ses leçons et son train de vie sobre le mettent à l’abri du besoin.

              Il est sauvé ! Il prend un modeste appartement de célibataire au 36 de la rue de Bourbon au Faubourg St Germain.

               IL A ALORS 30 ANS.

QUEL EST CE PARIS dans lequel il a choisi de se réaliser ?

Louis XV
Cardinal de Fleury

Le roi LOUIS XV a 23 ans. Le cardinal André Hercule de FLEURY, un cévenol de Lodève qui a été précepteur du roi LOUIS XV, gère le royaume avec prudence et sagesse évitant les guerres coûteuses.

A PARIS, l’élite intellectuelle se passionne pour les SCIENCES, les Mathématiques.

Publications

En 1738, ANTOINE DEPARCIEUX adresse à l’Académie Royale des Sciences son premier ouvrage important.

C’est un traité de trigonométrie rectiligne et sphérique. Il le complète par des tables trigonométriques et des tables de logarithmes.   Cet ouvrage valut à ANTOINE DEPARCIEUX d’être élu à l’Académie de MONTPELLIER.

 

LES TABLES DE MORTALITE couramment appelées « TABLES DE DEPARCIEUX » furent utilisées par les compagnies d’assurances et les banques pendant tout le XIX s et la moitié du XX s.

Par la suite, les progrès de la médecine les rendront obsolètes.

Ces tables servaient de règles aux rentes viagères, tontines et annuités.

Le sujet était « dans l’air » induit par le développement naissant des compagnies d’assurances principalement en ANGLETERRE et en HOLLANDE.

ANTOINE DEPARCIEUX a découvert près de 200 ans avant Gallup (le premier  de nos instituts de sondage) qu’en matière de PROBABILITES, il fallait travailler sur des PANELS (échantillons de population bien définis).

Nomination à l’académie 

Le 26 janvier 1746, ANTOINE DEPARCIEUX est nommé à l’Académie Royale des Sciences en qualité de géomètre adjoint.

On note parmi les présents : Mr CASSINI géographe, Mrs de BUFFON, de REAUMUR.

La même année, il est reçu par les Académies de BERLIN, de STOCKHOLM, de LYON, de METZ.

L’enfant de CESSOUS est devenu l’égal des plus grands.

Autres travaux scientifiques

En 1754, pour alimenter en eau le château de Mme de POMPADOUR à CRECY (une douzaine de kms au sud de DREUX), à partir de la rivière de BLAISE, ANTOINE DEPARCIEUX construit une machine dont on peut voir la maquette au Conservatoire National des ARTS et METIERS à PARIS.

la marquise de Pompadour
machine de Deparcieux

Dans ce splendide domaine de CRECY, il manquait une chose précieuse : l’EAU.

Si dans la vallée, les jardins et le fameux « miroir » étaient alimentés sans difficulté par la dérivation canalisée de la BLAISE, il n’en était pas de même pour le château et les jardins à la française situés 50 mètres plus haut sur le plateau.

Pour tenter de résoudre ce problème, la marquise demanda conseil à BUFFON (1707-1788) le célèbre naturaliste qui était entré à l’Académie des Sciences en 1733.

C’est alors que BUFFON présenta ANTOINE DEPARCIEUX à la MARQUISE de POMPADOUR. Il était son collègue à l’Académie des Sciences et déjà bien connu pour ses recherches et travaux en hydraulique.

Domaine de Crecy

Le canal de l’Yvette

Le 13 novembre 1762, ANTOINE DEPARCIEUX lit en séance publique de l’Académie des Sciences son mémoire.

 Ce mémoire consistait à capter l’eau de la rivière YVETTE au moulin de VAUGIEN, en amont de GIF, et de l’amener par un aqueduc au pied de la TOUR de L’OBSERVATOIRE, soit une distance d’environ 7 lieues, soit près de 30 kms

La lecture de ce mémoire fut saluée par les applaudissements unanimes de l’ensemble des Académies et du public.

La municipalité de PARIS ne donna pas suite mais LOUIS XV l’encouragea à continuer ses travaux et jusqu’à sa mort en 1768, ANTOINE DEPARCIEUX reprit plusieurs fois le dossier pour en démontrer l’utilité et la faisabilité à ses détracteurs.

Le projet de l’YVETTE ayant fait grand bruit, VOLTAIRE apporta son soutien au savant et lui adressa deux lettres.

Dans son conte « L’HOMME AUX QUARANTE ECUS » qui traite de la répartition de la richesse et de la fiscalité, il campe un géomètre,  interlocuteur du héros. Ce géomètre n’est autre que ANTOINE DEPARCIEUX et toutes les données chiffrées dans le livre lui sont empruntées

 Le projet d’ANTOINE DEPARCIEUX fut repris quelques dizaines d’années plus tard, d’abord sous l’EMPIRE avec la réalisation au NORD de PARIS du CANAL de L’OURQ et ensuite au XIX° siècle par la dérivation des eaux de la VANNE, rivière du département de l’AUBE.

ANTOINE DEPARCIEUX fut très affecté par l’échec de son projet et le roi, par compensation le nomma CENSEUR ROYAL DES LIVRES avec une pension de 600 livres et un appartement dans la GALERIE DU LOUVRE.

Cette  galerie est celle qui longe la SEINE et joint le Louvre proprement dit (aujourd’hui la cour carrée) à l’ex PALAIS des TUILERIES détruit en 1870.

C’est dans ce lieu que s’éteindra en 1768 ANTOINE DEPARCIEUX le petit Cévenol de CESSOUS.

Les dernières années

Profondément croyant, très respectueux de l’autorité, ANTOINE DEPARCIEUX ne fréquenta point les salons de ce siècle flamboyant et se tint soigneusement à l’écart de toutes les intrigues et coteries.

Gêné par la pauvreté, arrivé tard à PARIS, parvenu encore plus tard à la notoriété, il ne se maria pas.

Dans son testament de 1765, il nous dit : «  j’espère que mes deux petits-neveux ANTOINE et JEAN auront assez de prudence et de jugement pour ne se marier que lorsqu’ils seront en état d’entretenir convenablement  leur femme et leurs enfants ».

Il s’est visiblement appliqué à lui-même cette maxime.

   ANTOINE DEPARCIEUX, le petit cévenol de CESSOUS, s’éteindra à PARIS, dans la galerie du LOUVRE  le 2 Septembre 1768, rue des Orties.

                 SES FUNERAILLES eurent lieu à St GERMAIN L’AUXERROIS sa paroisse, en présence des notabilités du monde scientifique et des membres de l’Académie.

Mr GRANDJEAN de FOUCHY, secrétaire perpétuel de l’ACADEMIE des SCIENCES prononça un éloge devant les Académiciens réunis en séance

« Les SCIENCES ont perdu un Académicien célèbre, l’ETAT un bon patriote, la SOCIETE un citoyen chéri et estimé dans la personne de Mr DEPARCIEUX que la mort vient de nous enlever »

Pour  ANTOINE DEPARCIEUX

« L’EDUCATION EST LE PREMIER ET LE PLUS PRECIEUX DE TOUS LES BIENS »

Voici un extrait de son testament du 28 octobre 1765, texte émouvant en mémoire de l’école de son enfance

« Je ferai en sorte qu’on trouve chez moi, à ma mort, une caisse pleine de livres sur laquelle sera l’adresse de Mr le Prieur de St Florent, elle lui sera envoyée plombée, quitte de port aux dépens de mes successeurs.

Ce sont des livres de dévotion, heures, catéchismes, destinés à servir de récompenses aux écoliers de l’école de St Florent qui s’appliquent le mieux »

Antoine Deparcieux et ses petits-neveux

Après la mort de son frère aîné PIERRE en 1761, ANTOINE DEPARCIEUX voulut faire instruire ses jeunes petits-neveux. Ce sont les fils de son propre neveu Jean Antoine –ANTOINEJEAN et PIERRE DEPARCIEUX .

Les deux premiers quittent CESSOUS en 1763 pour se rendre à PARIS chez leur grand-oncle. ANTOINE a 10 ans et JEAN seulement 8 ANS. Le dernier PIERRE quitte CESSOUS en 1766 alors qu’il n’a que 8 ans.

Ces enfants seront inscrits au COLLEGE de NAVARRE qui était à l’époque le collège d’enseignement le plus réputé de France.

Il avait été fondé en 1304 par la reine JEANNE épouse de Philippe le BEL qui avait cédé sa maison de NAVARRE< pour servir à l’habitation de 70 escoliers du royaume de FRANCE

Il se trouvait à PARIS sur la montagne Ste GENEVIEVE.

NAPOLEON y installa plus tard l’ECOLE POLYTECHNIQUE.

 

ANTOINE DEPARCIEUX, sentant ses forces décliner, avait  mis en place dés 1761 une pension de 600 livres par an afin que ses petits-neveux puissent  terminer leurs études au COLLEGE de NAVARRE.

L’entretien des 3 enfants dans ce collège fut une lourde charge pour ce grand-oncle peu fortuné. Suite à la perte de ses économies, il les laissa après sa mort dans une situation financière difficile.

Il fallut que Mr de FOUCHER intervînt auprès du roi LOUIS XV qui garantit les pensions d’ANTOINE et de JEAN.

PIERRE le plus jeune retourna à CESSOUS. Il fut instituteur au PRADEL puis maire de St ANDEOL de TROUILLAS (Aujourd’hui LAVAL PRADEL) pendant la  révolution.

JEAN le second acheva ses études au COLLEGE de NAVARRE et entra dans la  marine royale.

C’est dans ANTOINE, l’aîné des petits-neveux, qu’ANTOINE DEPARCIEUX avait placé toutes ses ambitions.

Il lui avait laissé tous ses papiers scientifiques, ses instruments et son laboratoire de physique.

IL AVAIT RECONNU EN LUI SON CONTINUATEUR.

Antoine, le petit-neveu, ouvrit son premier cours de PHYSIQUE en 1779(Il avait alors 26 ans) et en 1787, les fondateurs du lycée de PARIS lui offrirent la chaire de physique. Il y seconda puis remplaça PILATRE de ROZIER professeur d’astronomie, mort d’un accident d’aérostat.

Plus tard, il seconda puis remplaça comme professeur de mathématiques le célèbre CONDORCET.

Condorcet

Quand la convention Nationale créa les Ecoles Centrales, ANTOINE DEPARCIEUX fut sollicité par plusieurs départements. Il opta pour l’école du Panthéon à laquelle il laissa  son superbe cabinet de physique.

Comme son grand-oncle, il vécut célibataire et sans fortune et mourut en 1799 à 46 ans.

SOURCES : Cévennes Magazine

Articles de Jacques Dardalhon et Gérard Delmas